"Je m'appelle Helen Leicester ; mon père, le major général Wyn Leicester, officier d'artillerie de valeur, a succombé voici cinq ans aux complications d'une maladie de foie contractée sous le climat mortel des Indes. Un an plus tard, mon frère unique, Francis, sortant de l'université après des études exceptionnellement brillantes, est rentré à la maison, décidé à vivre en ermite tant que ce que l'on nomme à juste raison la grande légende du droit aurait encore des secrets pour lui. Il semblait éprouver, à l'égard de tout ce qui ressemble au plaisir, une indifférence complète ; il était d'un physique plus agréable que la plupart des hommes, il avait une conversation aussi enjouée et spirituelle que celle d'un simple bohème, et pourtant il se tenait à l'écart du monde. Il se cloîtrait dans une vaste pièce au dernier étage de notre maison, pour devenir un juriste. Dix heures de lecture acharnée, telle était avant tout sa ration quotidienne ; dès que le jour se montrait à l'est et jusqu'à la fin de l'après-midi, il restait enfermé avec ses livres ; il déjeunait avec moi, mais à la hâte, en une demi-heure, à contrecœur, comme si c'eût été perdre son temps; quand le jour commençait à faiblir, il allait faire une courte promenade à pied. Je considérais comme offensante une assiduité aussi indéfectible ; j'essayai de le prendre par la douceur pour le détourner de ses manuels rébarbatifs, mais son ardeur semblait plutôt augmenter que décroître, en même temps que le nombre d'heures qu'il consacrait à l'étude. Je lui parlai sérieusement, lui suggérant de se reposer à l'occasion, ne fût-ce que pour un après-midi qu'il perdrait à lire quelque roman anodin ; mais il se mit à rire, me dit que lorsqu'il éprouvait le besoin de se distraire il lisait une étude sur les tenures féodales ; il se moquait de moi si je lui parlais de théâtre ou d'un mois de grand air. Je dois avouer qu'il avait bonne mine, qu'il ne semblait pas pâtir de tout ce travail, mais je savais que la nature finirait par prendre sa revanche en face d'un labeur aussi inhumain, et je ne me trompais pas. Cela commença par une lueur d'anxiété dans ses yeux, par une sorte de langueur. Il finit par m'avouer que sa santé n'était plus très bonne ; il souffrait, disait-il, de vertiges, il faisait parfois des rêves effrayants et se réveillait, terrifié, avec des sueurs froides."
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Le billet de Lord Dunsany
L' "Histoire de la poudre blanche" s'inscrit dans la lignée prolifique des récits de double maudit, une branche de la littérature fantastique qui donna quelques magnifiques fruits, comme "W.S", de L.P. Hartley, "William Wilson", d'Edgar Poe, "Lui?", de Maupassant, et bien évidemment, "L'étrange cas du Dr Jeckyll et de Mr Hyde", de R.L. Stevenson.
On pourrait d'ailleurs être tenté de ne voir dans la nouvelle d'Arthur Machen qu'une tentative d'imitation du récit de Stevenson, mais ce serait toutefois aller bien vite en besogne, et ignorer sa composante occultiste qui transcende la thématique du dédoublement de personnalité pour en faire une éprouvante plongée au cœur des ténèbres de l'âme humaine.
En effet, si Stevenson a donné une dimension scientifique, voire psychanalytique, à son récit, dénonçant sous la forme d'une allégorie la tendance de ses contemporains à l'hypocrisie sociale (Hyde n'est que la facette du bon Dr Jeckyll affranchie des conventions victoriennes), il en va différemment chez Machen, qui ouvre un espace autrement plus ténébreux au cœur de sa narration. Son personnage principal, Francis Leicester, n'est pas seulement phagocyté de l'intérieur par une psyché saturée de refoulé freudien, mais victime d'un principe corrupteur inhérent à sa nature même d'être humain, comme si Machen voulait nous dire que la monstruosité était l'état originel de l'homme: une sorte de "degré zéro" de son évolution.
L'ingestion de la poudre blanche, remède censé guérir Leicester de l'état dépressif dans lequel il végète, sert de déclencheur à un lent retour vers cette source empoisonnée, synonyme de basculement dans l'horreur. Comme souvent chez Machen, cette "remontée ténébreuse" s'effectue par le biais d'états de conscience modifiés (la poudre blanche est un puissant psychotrope), un thème qui était déjà présent dans des récits comme "Le Grand Dieu Pan" ("The Great God Pan, 1894) ou "Le Peuple Blanc" ("The White People", 1899). Car il y a chez ce visionnaire mystique, profondément influencé par les théories occultistes de la Golden Dawn, société secrète à laquelle il appartenait, une croyance profondément enracinée en l'existence de dimensions parallèles toujours prêtes à déborder sur nous. L'infirmité de nos sens nous en protège, mais que cette limite vienne à disparaître, et ce sont alors des pans entiers d'un univers insoupçonné, à la fois magnifique et terrifiant, qui se révèlent aux yeux décillés de celui qui assiste à cette "levée du Voile". Le rapport du Dr Chambers qui clôt le récit, rapport consacré à l'échantillon de poudre blanche qu'il a analysé, est à cet égard révélateur des théories auxquelles Machen adhérait:
"Aujourd'hui je sais que les murs des sens, qui semblaient si impénétrables, qui paraissaient s'élever au-dessus des cieux, plonger leurs fondations dans les profondeurs et nous enfermer à jamais, n'étaient que les plus ténus et légers des voiles qui se dissolvent devant celui qui cherche à savoir."
On sent poindre derrière cette profession de foi la vision d'un univers en danger permanent, jouet de forces obscures tapies dans les recoins de dimensions parallèles, et d'un être humain qui est lui-même fragilisé par l'ignorance de sa véritable nature. Comme chez Lovecraft - ce n'est d'ailleurs pas un hasard si celui-ci vouait une admiration sans bornes à Machen - cette quête des origines est synonyme de danger extrême: l'humanité ignorante et amnésique vit sans le savoir au-dessus d'un abîme où elle menace de basculer à tout moment.
Dans le dénouement de la nouvelle, cette chute prend la forme d'une métamorphose radicale qui amène Francis Leicester à régresser sur l'échelle de l'évolution, comme si l'ouverture de son esprit aux réalités d'un monde parallèle ne pouvait aboutir, in fine, qu'à sa dissolution complète. Le changement physique est, bien entendu, l'un des premiers symptômes de cette involution (ou évolution à l'envers). Mais ici, il ne se borne pas à signifier un état transitoire d'une personnalité fonctionnant en mode bipolaire, comme l'alternance Jeckyll/ Hyde. En effet, au fur et à mesure qu'une étrange gangrène s'attaque au corps de Leicester, c'est aussi sa conscience qui est progressivement aspirée par l'abîme dont il a accidentellement ouvert les portes.
En régressant jusqu'à cet état de monstruosité originelle, Leicester se décompose littéralement. La fin nous le montre d'ailleurs revenu au stade du limon originel, "une masse sombre et putride, foisonnant d'une hideuse pourriture, ni liquide ni solide, se dissociant en changeant d'aspect sous nos yeux, bouillonnant et faisant des bulles huileuses et gluantes, comme la poix en fusion." Mais, comme prend bien soin de nous le préciser Machen, cette prima matera a perdu tout caractère sacré. Ce n'est plus l'argile originelle à partir de laquelle le Créateur a conçu l'homme, mais une souillure sans nom, véritable matière fécale issue de la digestion de l'individu par le principe corrupteur qui a causé sa perte.
La poudre blanche n'a plus rien à voir avec la potion du Dr Jeckyll, simple cocktail chimique qui révélait sa part d'animalité sous-jacente ; dans l'univers de Machen, elle devient un véritable dissolvant spirituel qui s'attaque à ce que l'homme a de plus sacré: "par [sa] vertu, le siège de la vie s'était trouvé isolé, la trinité humaine dissoute." Ce qu'elle révèle finalement, c'est une régression terrifiante de l'esprit humain jusqu'à son noyau le plus primitif. Et ce noyau, c'est la monstruosité, le "ver qui jamais ne meurt", parce qu'il est peut-être, nous suggère Machen, la composante essentielle de l'homme.
On pourrait d'ailleurs être tenté de ne voir dans la nouvelle d'Arthur Machen qu'une tentative d'imitation du récit de Stevenson, mais ce serait toutefois aller bien vite en besogne, et ignorer sa composante occultiste qui transcende la thématique du dédoublement de personnalité pour en faire une éprouvante plongée au cœur des ténèbres de l'âme humaine.
En effet, si Stevenson a donné une dimension scientifique, voire psychanalytique, à son récit, dénonçant sous la forme d'une allégorie la tendance de ses contemporains à l'hypocrisie sociale (Hyde n'est que la facette du bon Dr Jeckyll affranchie des conventions victoriennes), il en va différemment chez Machen, qui ouvre un espace autrement plus ténébreux au cœur de sa narration. Son personnage principal, Francis Leicester, n'est pas seulement phagocyté de l'intérieur par une psyché saturée de refoulé freudien, mais victime d'un principe corrupteur inhérent à sa nature même d'être humain, comme si Machen voulait nous dire que la monstruosité était l'état originel de l'homme: une sorte de "degré zéro" de son évolution.
L'ingestion de la poudre blanche, remède censé guérir Leicester de l'état dépressif dans lequel il végète, sert de déclencheur à un lent retour vers cette source empoisonnée, synonyme de basculement dans l'horreur. Comme souvent chez Machen, cette "remontée ténébreuse" s'effectue par le biais d'états de conscience modifiés (la poudre blanche est un puissant psychotrope), un thème qui était déjà présent dans des récits comme "Le Grand Dieu Pan" ("The Great God Pan, 1894) ou "Le Peuple Blanc" ("The White People", 1899). Car il y a chez ce visionnaire mystique, profondément influencé par les théories occultistes de la Golden Dawn, société secrète à laquelle il appartenait, une croyance profondément enracinée en l'existence de dimensions parallèles toujours prêtes à déborder sur nous. L'infirmité de nos sens nous en protège, mais que cette limite vienne à disparaître, et ce sont alors des pans entiers d'un univers insoupçonné, à la fois magnifique et terrifiant, qui se révèlent aux yeux décillés de celui qui assiste à cette "levée du Voile". Le rapport du Dr Chambers qui clôt le récit, rapport consacré à l'échantillon de poudre blanche qu'il a analysé, est à cet égard révélateur des théories auxquelles Machen adhérait:
"Aujourd'hui je sais que les murs des sens, qui semblaient si impénétrables, qui paraissaient s'élever au-dessus des cieux, plonger leurs fondations dans les profondeurs et nous enfermer à jamais, n'étaient que les plus ténus et légers des voiles qui se dissolvent devant celui qui cherche à savoir."
On sent poindre derrière cette profession de foi la vision d'un univers en danger permanent, jouet de forces obscures tapies dans les recoins de dimensions parallèles, et d'un être humain qui est lui-même fragilisé par l'ignorance de sa véritable nature. Comme chez Lovecraft - ce n'est d'ailleurs pas un hasard si celui-ci vouait une admiration sans bornes à Machen - cette quête des origines est synonyme de danger extrême: l'humanité ignorante et amnésique vit sans le savoir au-dessus d'un abîme où elle menace de basculer à tout moment.
Dans le dénouement de la nouvelle, cette chute prend la forme d'une métamorphose radicale qui amène Francis Leicester à régresser sur l'échelle de l'évolution, comme si l'ouverture de son esprit aux réalités d'un monde parallèle ne pouvait aboutir, in fine, qu'à sa dissolution complète. Le changement physique est, bien entendu, l'un des premiers symptômes de cette involution (ou évolution à l'envers). Mais ici, il ne se borne pas à signifier un état transitoire d'une personnalité fonctionnant en mode bipolaire, comme l'alternance Jeckyll/ Hyde. En effet, au fur et à mesure qu'une étrange gangrène s'attaque au corps de Leicester, c'est aussi sa conscience qui est progressivement aspirée par l'abîme dont il a accidentellement ouvert les portes.
En régressant jusqu'à cet état de monstruosité originelle, Leicester se décompose littéralement. La fin nous le montre d'ailleurs revenu au stade du limon originel, "une masse sombre et putride, foisonnant d'une hideuse pourriture, ni liquide ni solide, se dissociant en changeant d'aspect sous nos yeux, bouillonnant et faisant des bulles huileuses et gluantes, comme la poix en fusion." Mais, comme prend bien soin de nous le préciser Machen, cette prima matera a perdu tout caractère sacré. Ce n'est plus l'argile originelle à partir de laquelle le Créateur a conçu l'homme, mais une souillure sans nom, véritable matière fécale issue de la digestion de l'individu par le principe corrupteur qui a causé sa perte.
La poudre blanche n'a plus rien à voir avec la potion du Dr Jeckyll, simple cocktail chimique qui révélait sa part d'animalité sous-jacente ; dans l'univers de Machen, elle devient un véritable dissolvant spirituel qui s'attaque à ce que l'homme a de plus sacré: "par [sa] vertu, le siège de la vie s'était trouvé isolé, la trinité humaine dissoute." Ce qu'elle révèle finalement, c'est une régression terrifiante de l'esprit humain jusqu'à son noyau le plus primitif. Et ce noyau, c'est la monstruosité, le "ver qui jamais ne meurt", parce qu'il est peut-être, nous suggère Machen, la composante essentielle de l'homme.
Et vous, qu'en pensez-vous?
Quelques liens pour aller plus loin...
Pour commencer, je vous renvoie vers le site des Éditions Terre de Brume, qui ont eu l'excellente idée de rééditer trois ouvrages d'Arthur Machen: "Chroniques du petit peuple", "La lumière et intérieure", et "Les trois imposteurs".
Les anglicistes pourront quant à eux lire la version originale du texte en se rendant ici
Enfin, voici les notices de l'encyclopédie collaborative Wikipedia consacrées à Arthur Machen. En français ici, et en anglais - nettement plus étoffé - là
Quelques liens pour aller plus loin...
Pour commencer, je vous renvoie vers le site des Éditions Terre de Brume, qui ont eu l'excellente idée de rééditer trois ouvrages d'Arthur Machen: "Chroniques du petit peuple", "La lumière et intérieure", et "Les trois imposteurs".
Les anglicistes pourront quant à eux lire la version originale du texte en se rendant ici
Enfin, voici les notices de l'encyclopédie collaborative Wikipedia consacrées à Arthur Machen. En français ici, et en anglais - nettement plus étoffé - là
Et comme petit bonus, voici le site de la société des amis d'Arthur Machen (en anglais)


